Ils ont tous en commun d’avoir des structure claniques extrêmement compliquées -- mais elles sont patrilinéaires au nord, matrilinéaires au sud... et bilinéaires chez les Kau-Fungor, les Tullishi et les Koalib, qui vivent totalement séparés les uns des autres! Traditionnellement, l’islamisation des Nouba se fait du nord vers le sud, mais à l’extrême sud est, les Werni, sont islamisés, à quelques 50 kilomètres de leurs voisins de Kau, toujours païens. Il faut donc, quand on parle des Nouba, faire preuve d’une extrême prudence, car ils constituent une mosaïque de groupes ethniques aux traits extrêmement divers -- et l’on trouve souvent chez l’un le contraire de ce que l’on observe chez l’autre:
Le peu que l’on sait de leur histoire, très fragmentaire, montre que certains groupes vivent depuis très longtemps sur leurs collines, tandis que d’autres groupes se sont installés récemment (au siècle dernier), venant de districts situés plus à l’ouest, fuyant les razzias des marchands d’esclaves... Cette diversité s’observe jusque... dans le climat: très souvent, les pluies, torrentielles à un endroit, sont absentes à quelques kilomètres: l’existence de ces micro-climats explique l’existence de plusieurs "fermes" pour une même famille, qui répartit ainsi les risques...
Le ciel est leur calendrier
Malgré cette extrême diversité, les Nouba ont -- ou avaient -- une culture qui les distingue des nomades arabes de la plaine, et des populations noires vivant plus à l’est: les Shilluk et les Dinka, de part et d’autre du Nil blanc, et les Nuer au sud. Agriculteurs, excellents agriculteurs même, et aussi chasseurs, et accessoirement éleveurs, les Nouba ont mené pendant des générations une existence immuable rythmée par deux cycles sans cesse répétés: celui des saisons, et celui des âges de l’Homme. "Le ciel est leur calendrier", comme l’a dit un voyageur allemand du début du 19° siècle, et les Nouba savent que la saison des pluies approche quand Orion n’est plus visible au crépuscule; inversement, les pluies arrivent à leur fin quand la Grande Ourse apparait juste avant l’aube. D’autres signes -- le coucher du soleil derrière telle ou telle montagne, l’arrivée des aigrettes et des cigognes noires -- annoncent également l’arrivée des pluies. Les mois de Mai, juste avant les pluies, et Juin, début des pluies, sont des périodes de travail intense: après la cérémonie, marquée par des danses et force libations de marissa ("bière" de sorgho), marquant le début de la saison des pluies, il n’y a pratiquement plus de fêtes jusqu’aux récoltes: c’est en août-septembre que commencent les combats traditionnels de bâton, les jeunes garçons s’exerçant dans les camps où ils gardent le bétail, tandis que les adolescents et les jeunes hommes s’affrontent en tournois locaux; en octobre ont lieu les grands tournois réunissant toute une tribu; de novembre à décembre ont lieu les grands tournois inter-tribaux, et les grandes danses auxquelles participent hommes et femmes. Chez certains groupes ethniques comme les Otoro et les Tira, aux classes d’âge très marquées, cette série de fêtes et de tournois culmine en mars-avril, tous les trois ans, avec la cérémonie du "Najo", qui marque le passage de la classe d’âge des "novices", les "Dongoro (11-14 ans), aux "Kamju" (14-17 ans), les pubères.
Rites de passage
Traditionnellement -- jusqu’à la fin des années 1970 -- cette cérémonie était marquée par une grande course: au crépuscule, les jeunes Otoro, entièrement nus, parcouraient en courant les 15 kilomètres qui séparaient leur village du lieu où se trouvait un calcaire particulièrement blanc, dont ils ramenaient, toujours en courant, une grosse poignée, dont ils s’enduisaient entièrement le corps. Trois autres classe d’âge suivaient: les "Babo no Nyare" (pères des garçons, 17-20 ans), les Kamju Kokoron (vieux Kamju, 20-23 ans) et les Kurninyali (grand pères, 23-26 ans). Seules les dernières classes d’âges participaient aux combats et aux tournois. Mais si cette hiérarchisation des âges était très marquée chez certains groupes, elle était pratiquement absente chez d’autres, comme les Heiban, les Koalib, les Mesakin et les Tullishi...
Chez les filles aussi les rites de passage étaient très marqués dans certains groupes ethniques: chez les Tira et les Korongo, après avoir vécu avec leurs parents jusqu’à 10-11 ans, les filles, à la puberté, "entraient dans le grenier à grains", une hutte spéciale où elles vivaient avec les autres filles arrivées au même stade de croissance: elles y demeuraient confinées pendant plusieurs mois, toutes nues, le corps entièrement enduit de cendres, sans avoir le droit de recevoir des visites ni d’en sortir, sauf pour de brefs instants la nuit: le but recherché était clairement de les faire grossir, car chez les Nouba les hommes aiment les femmes potelées, bien en chair...
Tous ces rituels qui scandent la vie des Nouba visent un seul but: exalter la beauté des corps, glorifier la virilé et la prouesse des hommes, leur force, leur courage et leur endurance, et la beauté des femmes: c’est pour cela que les jeunes allaient à leurs affaires entièrement nus, et ne se couvraient de quelques vêtments qu’en atteignant un certains âge, quand ils devenaient "laids"! Et pour cela, les hommes étaient prêts à endurer la violence des combats -- la lutte au corps à corps, mais aussi les combats de bâton, les terribles combats avec des bracelets tranchant comme des couteaux, et les duels avec les lances; et hommes et femmes subissaient sans broncher les séances de tatouage: soulevant la peau avec une épine, les femmes spécialistes de cet art procédaient à des centaines de petites scarifications, sur les bras, les cuisses, le torse. Cette décoration était une "carte de visite" que l’on portait sur soi: en fonction de la couleur utilisée, du style de décoration, du type de coiffure, des tatouages, et d’autres détails, chacun savait immédiatement qui était qui, quel âge il avait, à quelle lignée, à quel clan il appartenait, et quelle était sa spécialité, s’il avait un pouvoir magique.
A la frontière de deux mondes
Peu de sociétés africaines étaient aussi complexes que les Nouba: chez les Tira, en particulier, chaque clan avait sa colline, son sanctuaire, sur lequel officiaient les anciens: un clan était responsable de la croissance des céréales, un autre de leur qualité; un autre officiait contre les morsures de serpent; les maladies de peau, les tempêtes, la folie, avaient chacune leur spécialiste -- mais le plus important, et le plus redouté était le spécialiste de la pluie... Les Dilling avaient leurs chamans, les "kujurs", dont le nom a été utilisé par la suite pour désigner tous ces spécialistes ou "prêtres"...
Considérés par les Arabes du nord comme des sauvages, les Nouba ont été victimes, jusqu’à la fin du 19° siècle, d’innombrables razzias alimentant le marché des esclaves... Vivant à la frontière de deux mondes, le monde arabe musulman et le monde africain animiste, ils ont aussi été les premiers à subir le choc des campagnes entreprises pour arabiser et islamiser les païens de l’Afrique Noire. Mais cette islamisation se faisait relativement en douceur, les Noubas vivant dans une des régions les plus isolées de l’Afrique. Avec les Britanniques (à partir de 1899) les Nouba sont confrontés à la civilisation européenne: ils en découvrent très vite les effets destructeurs, avec les campagnes de pacification britanniques -- les "patrouilles" punitives: de nombreux groupes de Nouba sont forcés de descendre de leurs collines et de s’installer dans la plaine -- ce qui bouleverse les relations traditionnelles entre les clans, la base même de leur mode de vie.
Mais en même temps les Britanniques appliquent au pays Nouba la politique d’administration indirecte, et des "closed districts" (jusqu’en 1937), y interdisant tout prosélytisme musulman (tout en favorisant l’établissement de missions chrétiennes) et promouvant l’enseignement de l’anglais, au détriment de l’arabe. Jusqu’au milieu des années 70, certains groupes de Nouba continuent de vivre (presque) comme au début du siècle: c’est ce moment magique qu’a fixé l’objectif de Leni Riefenstahl. Ces Nouba sont-ils des "pièces de musée dans un zoo humain"? Leur intégration à l’économie de marché du Soudan, pendant la longue présidence de Nimeiry, la migration d’un nombre croissant de Nouba vers Khartoum, l’arabisation galopante que l’on observe pendant la fin des années 70 et le début des années 80, rendent le débat sans objet: les Nouba sont en train de devenir des Soudanais comme les autres... Mais tout bascule avec la reprise de la guerre en 1983, et son extension aux Monts Nouba, où le SPLA dispose d’une section particulière, commandée par Youssouf Kuwah. Les Nouba, qui avaient été fascinés par une certaine idée de la modernité -- identifiée à une certaine conception arabo-islamique de la société -- sont en train de découvrir qu’il en existe une autre, qui exalte les valeurs de leur culture africaine: c’est celle que promeut, avec plus ou moins de bonheur, le SPLA de John Garang. Le SPLA interdit formellement les combats de bracelet, il tente d’adoucir la violence des combats de bâton, mais il encourage la lutte et les danses... et il glorifie la négritude. Le gouvernement ne contrôle que les villes, comme Kadugli, et leurs environs immédiats, dans un rayon de quelques kilomètres; le SPLA contrôle la brousse, et les montagnes: c’est dans cet espace que David Stewart-Smith s’est glissé -- l’un des rares témoins occidentaux à avoir pu pénétrer dans les Monts Nouba depuis le début de la guerre: il en ramène ces images exceptionnelles de cette dernière tentative des Nouba pour forger une identité conciliant culture traditionnelle et modernité.
(GEO, Octobre 1996)
Le peu que l’on sait de leur histoire, très fragmentaire, montre que certains groupes vivent depuis très longtemps sur leurs collines, tandis que d’autres groupes se sont installés récemment (au siècle dernier), venant de districts situés plus à l’ouest, fuyant les razzias des marchands d’esclaves... Cette diversité s’observe jusque... dans le climat: très souvent, les pluies, torrentielles à un endroit, sont absentes à quelques kilomètres: l’existence de ces micro-climats explique l’existence de plusieurs "fermes" pour une même famille, qui répartit ainsi les risques...
Le ciel est leur calendrier
Malgré cette extrême diversité, les Nouba ont -- ou avaient -- une culture qui les distingue des nomades arabes de la plaine, et des populations noires vivant plus à l’est: les Shilluk et les Dinka, de part et d’autre du Nil blanc, et les Nuer au sud. Agriculteurs, excellents agriculteurs même, et aussi chasseurs, et accessoirement éleveurs, les Nouba ont mené pendant des générations une existence immuable rythmée par deux cycles sans cesse répétés: celui des saisons, et celui des âges de l’Homme. "Le ciel est leur calendrier", comme l’a dit un voyageur allemand du début du 19° siècle, et les Nouba savent que la saison des pluies approche quand Orion n’est plus visible au crépuscule; inversement, les pluies arrivent à leur fin quand la Grande Ourse apparait juste avant l’aube. D’autres signes -- le coucher du soleil derrière telle ou telle montagne, l’arrivée des aigrettes et des cigognes noires -- annoncent également l’arrivée des pluies. Les mois de Mai, juste avant les pluies, et Juin, début des pluies, sont des périodes de travail intense: après la cérémonie, marquée par des danses et force libations de marissa ("bière" de sorgho), marquant le début de la saison des pluies, il n’y a pratiquement plus de fêtes jusqu’aux récoltes: c’est en août-septembre que commencent les combats traditionnels de bâton, les jeunes garçons s’exerçant dans les camps où ils gardent le bétail, tandis que les adolescents et les jeunes hommes s’affrontent en tournois locaux; en octobre ont lieu les grands tournois réunissant toute une tribu; de novembre à décembre ont lieu les grands tournois inter-tribaux, et les grandes danses auxquelles participent hommes et femmes. Chez certains groupes ethniques comme les Otoro et les Tira, aux classes d’âge très marquées, cette série de fêtes et de tournois culmine en mars-avril, tous les trois ans, avec la cérémonie du "Najo", qui marque le passage de la classe d’âge des "novices", les "Dongoro (11-14 ans), aux "Kamju" (14-17 ans), les pubères.
Rites de passage
Traditionnellement -- jusqu’à la fin des années 1970 -- cette cérémonie était marquée par une grande course: au crépuscule, les jeunes Otoro, entièrement nus, parcouraient en courant les 15 kilomètres qui séparaient leur village du lieu où se trouvait un calcaire particulièrement blanc, dont ils ramenaient, toujours en courant, une grosse poignée, dont ils s’enduisaient entièrement le corps. Trois autres classe d’âge suivaient: les "Babo no Nyare" (pères des garçons, 17-20 ans), les Kamju Kokoron (vieux Kamju, 20-23 ans) et les Kurninyali (grand pères, 23-26 ans). Seules les dernières classes d’âges participaient aux combats et aux tournois. Mais si cette hiérarchisation des âges était très marquée chez certains groupes, elle était pratiquement absente chez d’autres, comme les Heiban, les Koalib, les Mesakin et les Tullishi...
Chez les filles aussi les rites de passage étaient très marqués dans certains groupes ethniques: chez les Tira et les Korongo, après avoir vécu avec leurs parents jusqu’à 10-11 ans, les filles, à la puberté, "entraient dans le grenier à grains", une hutte spéciale où elles vivaient avec les autres filles arrivées au même stade de croissance: elles y demeuraient confinées pendant plusieurs mois, toutes nues, le corps entièrement enduit de cendres, sans avoir le droit de recevoir des visites ni d’en sortir, sauf pour de brefs instants la nuit: le but recherché était clairement de les faire grossir, car chez les Nouba les hommes aiment les femmes potelées, bien en chair...
Tous ces rituels qui scandent la vie des Nouba visent un seul but: exalter la beauté des corps, glorifier la virilé et la prouesse des hommes, leur force, leur courage et leur endurance, et la beauté des femmes: c’est pour cela que les jeunes allaient à leurs affaires entièrement nus, et ne se couvraient de quelques vêtments qu’en atteignant un certains âge, quand ils devenaient "laids"! Et pour cela, les hommes étaient prêts à endurer la violence des combats -- la lutte au corps à corps, mais aussi les combats de bâton, les terribles combats avec des bracelets tranchant comme des couteaux, et les duels avec les lances; et hommes et femmes subissaient sans broncher les séances de tatouage: soulevant la peau avec une épine, les femmes spécialistes de cet art procédaient à des centaines de petites scarifications, sur les bras, les cuisses, le torse. Cette décoration était une "carte de visite" que l’on portait sur soi: en fonction de la couleur utilisée, du style de décoration, du type de coiffure, des tatouages, et d’autres détails, chacun savait immédiatement qui était qui, quel âge il avait, à quelle lignée, à quel clan il appartenait, et quelle était sa spécialité, s’il avait un pouvoir magique.
A la frontière de deux mondes
Peu de sociétés africaines étaient aussi complexes que les Nouba: chez les Tira, en particulier, chaque clan avait sa colline, son sanctuaire, sur lequel officiaient les anciens: un clan était responsable de la croissance des céréales, un autre de leur qualité; un autre officiait contre les morsures de serpent; les maladies de peau, les tempêtes, la folie, avaient chacune leur spécialiste -- mais le plus important, et le plus redouté était le spécialiste de la pluie... Les Dilling avaient leurs chamans, les "kujurs", dont le nom a été utilisé par la suite pour désigner tous ces spécialistes ou "prêtres"...
Considérés par les Arabes du nord comme des sauvages, les Nouba ont été victimes, jusqu’à la fin du 19° siècle, d’innombrables razzias alimentant le marché des esclaves... Vivant à la frontière de deux mondes, le monde arabe musulman et le monde africain animiste, ils ont aussi été les premiers à subir le choc des campagnes entreprises pour arabiser et islamiser les païens de l’Afrique Noire. Mais cette islamisation se faisait relativement en douceur, les Noubas vivant dans une des régions les plus isolées de l’Afrique. Avec les Britanniques (à partir de 1899) les Nouba sont confrontés à la civilisation européenne: ils en découvrent très vite les effets destructeurs, avec les campagnes de pacification britanniques -- les "patrouilles" punitives: de nombreux groupes de Nouba sont forcés de descendre de leurs collines et de s’installer dans la plaine -- ce qui bouleverse les relations traditionnelles entre les clans, la base même de leur mode de vie.
Mais en même temps les Britanniques appliquent au pays Nouba la politique d’administration indirecte, et des "closed districts" (jusqu’en 1937), y interdisant tout prosélytisme musulman (tout en favorisant l’établissement de missions chrétiennes) et promouvant l’enseignement de l’anglais, au détriment de l’arabe. Jusqu’au milieu des années 70, certains groupes de Nouba continuent de vivre (presque) comme au début du siècle: c’est ce moment magique qu’a fixé l’objectif de Leni Riefenstahl. Ces Nouba sont-ils des "pièces de musée dans un zoo humain"? Leur intégration à l’économie de marché du Soudan, pendant la longue présidence de Nimeiry, la migration d’un nombre croissant de Nouba vers Khartoum, l’arabisation galopante que l’on observe pendant la fin des années 70 et le début des années 80, rendent le débat sans objet: les Nouba sont en train de devenir des Soudanais comme les autres... Mais tout bascule avec la reprise de la guerre en 1983, et son extension aux Monts Nouba, où le SPLA dispose d’une section particulière, commandée par Youssouf Kuwah. Les Nouba, qui avaient été fascinés par une certaine idée de la modernité -- identifiée à une certaine conception arabo-islamique de la société -- sont en train de découvrir qu’il en existe une autre, qui exalte les valeurs de leur culture africaine: c’est celle que promeut, avec plus ou moins de bonheur, le SPLA de John Garang. Le SPLA interdit formellement les combats de bracelet, il tente d’adoucir la violence des combats de bâton, mais il encourage la lutte et les danses... et il glorifie la négritude. Le gouvernement ne contrôle que les villes, comme Kadugli, et leurs environs immédiats, dans un rayon de quelques kilomètres; le SPLA contrôle la brousse, et les montagnes: c’est dans cet espace que David Stewart-Smith s’est glissé -- l’un des rares témoins occidentaux à avoir pu pénétrer dans les Monts Nouba depuis le début de la guerre: il en ramène ces images exceptionnelles de cette dernière tentative des Nouba pour forger une identité conciliant culture traditionnelle et modernité.
(GEO, Octobre 1996)
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